Une histoire sans conséquence

Ces derniers temps, il semblait aller mal.

Il tournait en rond dans son appartement. Douze mètres carrés dans le cinquième arrondissement. Autant dire qu’il n’y avait de place que pour lui et moi-même. Il détestait le bruit ; par chance les voisins étaient des vieillards à moitié sourds qui dormaient dans leur fauteuil toute la journée, en attendant leur propre mort ou celle de leur compagnon. En ce qui me concerne, j’ai toujours été d’un tempérament plutôt calme, ce qui s’accommodait à merveille avec son caractère lunatique. Passant tour à tour de l’euphorie à la dépression, il ne vivait qu’au rythme de ses sautes d’humeur.
Il faisait partie de ces gens qui savent tout faire. Dès ses années d’étudiant, il excellait en sciences comme en lettres, mais ceci de façon sélective. Il avait la meilleure note, ou la moins bonne, c’était sa philosophie. Surtout, cette dualité, son lunatisme le suivait partout : passant d’un esprit cartésien et implacablement logique à la poésie la plus contemplative en un clin d’œil ; c’en était presque de la schizophrénie.
Intégration sociale difficile, évidemment. Nous passions le plus clair de notre temps ensemble : lui ne s’intéressait pas aux autres, et j’étais fascinée par lui. Depuis toujours il a su me soumettre à sa volonté d’un simple geste ou d’un regard. En un sens, c’était peut-être un peu effrayant ; je n’y ai jamais pensé.
Dans son Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, Bernard Werber touche du doigt une idée intéressante. Dans la vie, il y aurait deux sortes de personnes : les humains et les fourmis. Pour les premiers, squelette d’os sous une couche de peau, ils ressentent chaque affront dans leur chair qui se meurtrit. Et en cas de blessure intense, ils souffrent, mais finissent par remonter la pente. Les fourmis sont différentes : armure blindée protégeant un corps fragile. Les assauts les plus faibles ricochent sur la carapace. Traduction en langage humain : les fourmis répondent « je m’en fous » à tout bout de champ et s’empressent de rire de tout. Et quand une aiguille finit par percer cette carapace, les dégâts sont gigantesques et souvent irréversibles.
Lui faisait partie de la seconde catégorie, évidemment. A ceci près que sa carapace était indestructible.

Il allait vraiment mal, ces derniers temps.
J’ai dit qu’il vivait par phases de dépression et d’euphorie. Ce n’est pas tout à fait exact : il serait plus juste de parler d’excitation et de procrastination. Il virevoltait sans cesse entre deux extrêmes, tantôt imbu de lui-même, tantôt exécrant sa personne avec rage. Si j’insiste sur cette dualité permanente, c’est qu’elle est d’une importance capitale pour le décrire ; elle lui confère une sorte d’aura effrayante et fascinante.
Ce doit être ce qui l’a séduite.
Je n’ai jamais vraiment su comment il l’a rencontrée. Sur le chemin du supermarché ? Celui de la bibliothèque ? Mystère.
Elle est venue quelques fois dans l’appartement. Ils s’embrassaient juste devant moi, tandis que je me cachais silencieusement dans la pièce voisine. Lui était dans un monde trop lointain pour faire attention à moi, et elle le suivait simplement, d’une curiosité amoureuse. Quand elle partait enfin, il me prenait quelquefois à part pour me parler d’elle, froidement passionné. Je n’ai jamais réussi à savoir si elle l’aimait réellement, ou bien s’il était pour elle un simple sujet d’étude : elle était également d’une intelligence exemplaire, et en faire un cobaye n’eut pas été étonnant de sa part ; cependant jamais il n’aurait pu s’en rendre compte si tel avait été le cas. Quand il me parlait d’elle, il semblait étudier ses propres sentiments, se regarder de loin, comme hors de son esprit. On pourrait penser que ce n’était qu’une contenance qu’il essayait de se donner, mais je savais bien qu’il ne trichait jamais avec moi. C’était assez dangereux, car il ne faisait nul doute qu’à la première question venue, j’aurais avoué tout ce qu’il m’avait dit, comme je le fais maintenant. Mais personne ne me demandait rien. Jamais.

Évidemment, il était bien trop étrange. De plus il sortait peu, et ne la voyait donc que rarement. Je ne sais pas où elle habitait, peut-être loin. Lui n’était pas dérangé par la rareté de leurs rencontres, vivant son amour intérieurement et poétiquement (pouvait-on vraiment appeler cela de l’amour ?). Mais elle devait avoir besoin de plus d’intensité, ou peut-être avait-elle tout simplement été lassée de son tempérament. Elle ne claqua pas la porte, la poussant plutôt doucement.

Dans un premier temps il rationalisa. L’amour, le manque, la tristesse, tout cela n’est affaire que d’influxs électriques au niveau du cerveau. Une fille est une fille, pas besoin d’en faire tout un plat ni de dépasser cette tautologie. Mais étrangement, confronté à cette situation inconnue, une pointe de lassitude dut finalement percer sa carapace myrmycéeene. Il fit quelque chose qui fut une première dans sa vie : il se mit à boire. Pas à petite dose, comme les ménagères pseudo-romantiques, ni à grandes doses comme les alcooliques classiques. Il buvait à échelle industrielle, c’est-à-dire qu’il n’arrêtait jamais. Il disposait d’incroyables économies, qui se transformaient en un stock quasi-infini de bouteilles hétéroclites. La boisson occupait tout le temps qui était auparavant dédié à l’écriture. Il souffrait certes de sa rupture, mais de toute évidence il pâtissait bien davantage de constater sa niaiserie, son comportement de roman de gare, le poncif de l’alcool… Buvant pour oublier, il n’oubliait jamais qu’il buvait, et n’atteignait jamais cet état second d’oubli de soi-même que recherchent les buveurs désespérés. J’observais ce cercle vicieux l’emporter, sans état d’âme.

Il finit par faire ce qui était inévitable : il se tourna vers moi. Sans un mot, il me jaugea du regard, se leva doucement et me plaqua violemment contre la table. J’étais pétrifiée, comme hypnotisée par cette violence intellectuelle de la part de celui que j’admirais tant. Il me regarda de nouveau, puis détourna le regard, comme ayant honte de cette force inutile qu’il avait employée. Toujours sans un mot, il fit quelques pas, de long en large, puis se dirigea vers la porte et la ferma à double tour. Retirant la clé du verrou, il jeta celle-ci par la fenêtre ouverte, puis ferma les volets et la vitre. Il prit l’unique chaise de l’appartement et s’assit devant moi, l’air vague. Se saisissant d’un objet hors de mon champ de vision sur la table, il se mit à tout me confier. Tout ce qu’il avait emmagasiné durant les dernières semaines où il n’avait pas prononcé un seul mot. Son éloquence était infinie, et il aurait pu apitoyer le plus inhumain des monstres en lui parlant quelques minutes seul à seul. Puis le déchainement commença.
Il m’écrasait de souffrance, me transmettant toute sa douleur, des milliers d’heures condensées en quelques minutes, un message si instable qu’il me détruisait de l’intérieur, mais impossible de m’échapper, impossible de résister à son souffle de plus en plus proche, sa calme violence, s’approchant encore de moi, et me disant tout sans émettre un seul son, je voudrais courir, je ne peux pas courir, je ne sais pas courir, je veux plier l’échine, opposer quelque inertie à cette agression incroyable, mais la dureté de la table m’en empêche, et sa propre dureté, il soumettrait n’importe qui, mais moi je garderai à jamais sur ma peau les traces de son malheur, ces blessures qu’il m’inflige, cicatrices bleuissant mon épiderme d’albâtre, violant ma blancheur, ses mouvements réguliers sur ma peau, je ne peux même pas trembler, il me retourne et continue d’imprimer en moi sa misère, il ne s’arrêtera jamais, laisse-moi me courber, je t’en supplie à présent, sans rien pouvoir faire, je ne le vois pas, je ne l’ai jamais vu, je voudrais crier, je ne peux pas crier, je ne sais pas crier !

Il arrête.
Ses mains s’éloignent de moi.
Je baigne dans mon sang d’encre.
Il se lève de sa chaise, s’y dresse.

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Moins et moins

11 mars 2011. Un tremblement de terre de magnitude 9,0 secoue le pays du Soleil Levant, engendrant un tsunami qui dévaste l’île d’Honshu. Les morts, les disparus et les blessés se comptent par milliers ; en l’espace de quelques heures, d’innombrables japonais ont tout perdu.
Bien que cet événement ait été considéré à chaud comme la plus grande catastrophe de l’histoire du Japon avec le séisme de Kobe et l’attaque nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki, un drame plus terrible encore se profile : ce même 11 mars, à dix-neuf heures et trois minutes, le gouvernement japonais déclare officiellement que le pays est en état d’urgence nucléaire. Le flegme japonais, pourtant légendaire, commence à se fissurer.

En effet, la violence du séisme a provoqué un arrêt des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Coupées d’électricité, les piscines de refroidissement des éléments nucléaires n’étaient plus alimentées. De plus, l’espace de confinement de certains réacteurs furent également endommagés, laissant les déchets radioactifs presque à l’air libre.
La contamination environnementale était inéluctable, malgré les efforts des pompiers pour tenter de refroidir les centrales.
Les occidentaux se sentirent très concernés par cet événement : ils évaluèrent le séisme comme « le plus onéreux de l’Histoire ».

***

7 avril. 23 heures. Yakajima Rinri se glisse entre ses draps, exténué, et ferme les yeux. En tant que capitaine de la section de pompiers surnommée « Les Cinquante de Fukushima », il n’a pas eu de repos depuis plusieurs jours. Des heures passées à pomper l’eau de mer afin de refroidir les réacteurs des centrales nucléaires éventrées. Un travail qui serait épique s’il n’était aussi vain ; car leurs efforts, ils le savent, ne permettront pas d’empêcher les radiations de se répandre dans l’environnement, et eux seront les premiers touchés. Ils sont sacrifiés pour le bien temporaire de leurs compatriotes. Ils le savent et ils l’acceptent.
Ils sont japonais.

C’est à peu près au moment où Rinri finit par repousser les images de fumées noires parasitant son esprit pour sombrer dans l’étreinte douce du sommeil qu’un nouveau séisme, de magnitude 7,4, se déclare. Et aussitôt les réflexes appris dès le plus jeune âge font surface : il ouvre la porte de sa chambre, débarrasse une table de tous ses objets et se réfugie dessous avec son épouse.
Il tente de la rassurer ; au fond de lui, avec les événements récents, il sait qu’un nouveau tsunami pourrait réduire à zéro leurs chances de sauver les meubles à Fukushima. Et il attend, sous la table, que la terre daigne arrêter de trembler, et son immeuble tangue, tangue, d’avant en arrière, l’édifice de béton vacille comme un bateau sur les flots déchaînés. C’est comme quelques minutes hors du temps pendant le séisme, l’aiguille hors du cadran, rien n’existe que l’espoir de survie. Il n’y a rien à faire, rien à voir, simplement serrer les dents et attendre. L’impuissance est l’essence même de la tragédie.
Enfin tout s’arrête.
Le téléphone sonne, comme si par politesse il avait attendu que son possesseur soit moins occupé. Rinri décroche.
-Moshi moshi.
-Chef, c’est incroyable.
-Quoi ?
-Le séisme a réparé la centrale.

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Pluie Rouge

« Des pluies de sable rouge sont tombées cet après-midi sur le sud du pays. Les arbres en sont imprégnés, et des animaux en troupeaux, toutes espèces confondues, se dirigent vers la mer.

Les pertes sont négligeables, mais il est demandé à la population de ne plus utiliser l’eau du réseau urbain. En ce moment-même, l’armée, aidée de volontaires de la défense passive, décompte les décès, et réunit des médicaments. L’origine du nuage qui s’est abattu ce matin sur la ville de Chicago n’a pas encore été déterminée, mais il n’est pas radioactif. A New Delhi, le premier ministre indien réunit un cabinet de crise qui siège depuis trois heures et demi. Des nouvelles confuses nous parviennent de Rome, où les communications sont rompues, et selon nos correspondants sur place des combats incertains se déroulent à Londres, tandis que dans la banlieue de Paris, les rats dévorent les chats.

Notre espace aérien est intact et l’armée demande à chacun de garder son sang-froid.
Ne vous affolez pas.
Nous avons la situation bien en main.
Le dollar est stable sur le marché des changes. »

23 août, an 42 après la Guerre Taboue. Myst observa son maître, Erik Redmoon, éteindre la radio lentement. De toute évidence, son maître était mi-figue mi-raisin ; en tant que Président de la Commission Mondiale Terrienne, son devoir était de rassurer la population sur les événements qui se déroulaient ce jeudi via les médias. Il ne semblait cependant pas complètement rassuré : une ride soucieuse barrait son front déjà creusé par le temps. L’homme fut pris d’une quinte de toux.

– Le souci vous rend malade, Maître, dit Myst.
– Je me fais vieux, surtout, grommela-t-il en réponse. Et cette histoire de pluie rouge… Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
– Du point-de-croix devant votre cheminée, je suppose.

Redmoon rit, ce qui lui arracha une nouvelle quinte de toux.
La nouvelle génération de robots personnels, nommés U-man, était dotée d’humour. Installés l’année passée par l’International Robot Company, ces machines humanoïdes accompagnaient depuis leur invention et leur brevet en l’an 7 chacun des citoyens du monde. Ce qui eut paru inconcevable avant la Guerre Taboue de 2011 à 2020 de l’ancienne ère, dont la mention était depuis sa fin complètement interdite. Elle avait détruit l’intégralité de la population dans l’hémisphère Sud et une bonne partie de celle du Nord, laissant en tout et pour tout quelques dizaines de millions d’humains privilégiés sur le sol terrestre. C’est à cette époque que fut créée la Commission Mondiale Terrienne, avec à sa tête Erik Redmoon. Ce politique bienveillant et dynamique avait dès lors fait passer nombre de réformes commençant ar la création d’un nouveau calendrier, dont la première année correspondait à la fin de la Guerre Taboue. La plupart de ses autres grandes actions concernèrent l’enfant unique par famille, l’interdiction formelle de manger de la viande, de fumer, de conduire une voiture… Toutes par mesure d’économie d’énergie et de sauvegarde de l’humanité : pour lui, la chute de celle-ci au début du XXIè siècle n’était due qu’au trop grand nombre de ses représentants et de la crise énergétique qui s’ensuivit.
Il avait également mis sur pied une Commission chargée de trouver un moyen d’assister et de surveiller les humains à la fois : en avait résulté les U-man, la plus grande invention du siècle de l’avis général. Ceux-ci obéissaient aux trois lois fondamentales de la Robotique, dénichées dans les travaux d’un génie méconnu de l’ère précédente dont le nom avait été oublié :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Myst était donc un U-man, et plus précisément le robot personnel d’Erik Redmoon. Il en tirait autant de fierté que pouvait lui en accorder sa conscience virtuelle, et l’assistait dans ses tâches quotidiennes comme ses dix millions de semblables assistaient les dix millions d’autres humains. Notamment dans cette Crise des Pluies Rouges, comme l’avaient déjà nommée les médias et la population, l’homme n’avait pas de repos. Et il toussait de plus en plus.
Redmoon lança un regard vers l’horloge murale qui affichait une heure affolante. Il se leva donc de son bureau et se dirigea vers une porte adjacente.

– Nous en avons sûrement assez fait pour aujourd’hui, Myst. Je vais me coucher. Bonne nuit.
– Bonne nuit à vous aussi, Maître.

A vrai dire, la nuit n’avait pas vraiment de sens pour Myst : il n’avait jamais besoin de dormir. Il n’avait d’ailleurs jamais besoin de manger, de boire ou de répondre aux besoins vitaux des humains, sa condition se robot palliait ces désagréments organiques. Assis à sa propre table, faisant face au bureau vide de son maître, il observa ses mains. Malgré le don de polymorphisme dont ils étaient dotés, les U-man ne changeaient habituellement pas d’apparence une fois que leur maître leur en avait assigné une à son acquisition ; ils n’en avaient tout simplement pas l’utilité, à moins que leur maître ne leur demandât une telle chose.
Sans être sensible au sommeil, la conscience positronique de Myst était cependant suffisamment fine pour qu’il soit sujet à l’ennui. Il bascula donc dans un mode de veille dont il ne se réveillerait qu’au matin.
***
A l’aurore, les paupières du robot se soulevèrent. Il bougea ses bras, ses jambes, se leva : il était opérationnel. Le maître n’était pas encore levé, ce qui fit sourire Myst : à son âge, avec le travail qu’il avait eu la veille, son repos était bien mérité. Et cette toux… Il se leva donc, et observa Chicago par la fenêtre, qui était devenue, du fait de son nouveau statut de plus grand foyer de population et de lieu de résidence d’Erik Redmoon, la capitale administrative de la Terre.
Le soleil avait du mal à percer à travers les lourds nuages cramoisis qui lâchaient sans relâche leur pluie de sable rouge. Des équipes de nettoyage s’efforçaient de dégager la route, comme on tenterait de repousser la marée pour protéger un château de sable. Myst soupira. L’heure n’était pas aux interrogations, mais à la recherche de solutions, cependant il fallait avouer que ce phénomène naturel –ou pas– avait dans son déclenchement spontané et ses conséquences incertaines une dimension inquiétante. La priorité était de filtrer l’eau de ce sable, puis de rétablir les communications. Il était temps d’aller réveiller le maître.
Myst poussa la porte de la chambre et entra. Il ouvrit les rideaux rouges et secoua le bras de Redmoon, qui reposait couché sur le dos.
Aucune réaction.
– Maître ? chuchota-t-il en le secouant de nouveau.
Pas un tressaillement.
Les détecteurs de chaleurs sous l’épiderme du robot lui indiquaient que son maître était d’une froideur inquiétante. Prenant son bras, il vérifia son pouls, mais déjà son esprit lui dictait la dure réalité.
Le Président de la Commission Mondiale Terrienne était mort.
Une tempête se déclencha dans le cerveau positronique du robot. Il ne parvenait pas, malgré toute sa base de connaissance, à apporter une explication logique à la mort subite de son maître, ce qui avait tendance à court-circuiter sa conscience.
Comme il était d’usage chez les robots positroniques, l’intelligence de Myst, confronté à une situation inconnue, se tourna vers les trois lois. Que faire ? Que ne pas faire ? Comment devait-il réagir à la mort de son maître ?
La première loi lui indiquait de le protéger. Il était mort, c’était un échec certain.
La seconde l’obligeait à obéir à ses ordres. Aucune utilité.
La dernière enfin, lui permettait de se protéger lui-même.
En cas de mort du maître d’un robot, celui-ci était directement détruit. Il était donc en droit de se protéger lui-même tant qu’il n’infligeait aucun mal à un humain ce faisant. Le robot pouvait cependant interpréter d’une manière plus fine la première loi : à défaut de protéger la vie de son maître, il était de son devoir de protéger sa mémoire et de son souvenir. A plus forte raison quand de cet humain dépendait l’équilibre et la coordination du système mondial. Les humains avaient encore besoin d’un guide pour survivre à cette crise sans précédent.
Ce chemin de pensée, complexité toute robotique, était emblématique de la nouvelle génération d’U-man, dotée d’une plus grande compréhension du monde que la version précédente. Les Lois étaient formelles : il était impossible de laisser les humains sans Erik Redmoon.
Myst enclencha donc le défragmenteur d’atomes inclus dans sa carcasse, et fit disparaître promptement le corps de feu son maître, les particules le composant se dispersant dans l’espace. Au fond, un humain n’était que de l’eau, et une bonne louche de divers composants chimiques.
Son polymorphisme lui permettait de prendre l’apparence de Redmoon, ce qu’il fit promptement, ses actions commandées par son programme interne. Il enclencha son producteur d’hologramme pour faire apparaître une copie conforme de l’apparence qu’il revêtait auparavant. Il y avait de nouveau un maître et un robot, et impossible de deviner la supercherie.
Erik Redmoon, à peine mort, ressuscitait déjà.
Myst fit le lit, puis sortit de la chambre.
***
Janvier, an 43 après la Guerre Taboue. Les nuages de sable rouge s’étaient volatilisés aussi promptement qu’ils étaient apparus, environ un mois après la mort d’Erik Redmoon. Mort qui, au demeurant, était restée parfaitement inaperçue, 4 mois après qu’elle se fut produite, tant Myst utilisait dans ce but tout le talent que lui commandait les implacables Lois de la Robotique.
Depuis la Crise du Sable Rouge, il fallait reconnaître que le monde était bien plus tranquille, comme si un incident aussi inexplicable (et toujours inexpliqué) avait fait relativiser les Hommes sur leur condition, plus encore que la Guerre Taboue. Aussi, plus un seul meurtre, plus une seule agression, plus une seule dispute ne s’était produite depuis ce jour d’août où les nuages étaient apparus, bien que ces comportements eussent déjà été considérablement réduits à l’apparition des U-man pour assister les humains.
Si Myst était satisfait d’avoir pu conserver l’équilibre de l’humanité en cachant la mort de son président, il n’en était pas néanmoins mal à l’aise. Le fait d’avoir volé ainsi l’identité d’un homme qu’il avait suivi jour et nuit pendant des années, ajouté à celui de tromper l’intégralité des humains à qui il devait potentiellement obéir créait des troubles dans son cerveau positronique : le cheminement de pensée et l’interprétation particulière des Lois qui l’avait conduit à se substituer à son maître avait ses limites.
Mais un programme informatique ne revient pas en arrière. Fruit d’une habile combinaison de variables, la pensée de Myst n’en restait pas moins artificielle. Il vivait donc avec les troubles causés dans sa mémoire vive par cette situation inconnue.
C’était le soir du premier janvier. Traditionnellement, le Président de la Commission Mondiale Terrienne souhaitait ce soir-là ses vœux de bonne année à la population du monde.
Marchant dans les rues de Chicago vers le stade de Soldier Field, il s’approcha d’un des arbres vermillons. La neige timide de l’hiver naissant se réveillait, venant troubler de sa pureté la force écarlate qui avait recouvert le monde. Si le sable rouge avait finalement arrêté de se déverser sur la Terre, la végétation ainsi que les fonds marins avait conservé cette couleur sanguine, comme pour se rappeler à jamais de cet événement surnaturel. Après tout, pourquoi le vert ou le bleu vaudraient-ils mieux que le rouge ? La Terre serait désormais surnommée la Planète Rouge, et l’humanité s’en porterait aussi bien.
Myst prit dans sa main une poignée de sable sur la branche de l’arbre. Il était impossible de l’enlever complètement, de toute façon. Et puis, où le stocker ? Vraiment, mieux valait le laissait là où il était, puisqu’il ne posait aucun problème pour le moment.
Il était sur le point de reprendre sa route, quand un gros flocon vint se nicher dans le sable rouge au creux de sa main, provoquant une roseur inattendue. Le robot ne pouvait détacher son regard de ce cristal en liquéfaction. Il repensa à Redmoon, mort aussi soudainement. La vie humaine était-elle aussi éphémère que ce flocon mourant ? Il avait du mal à appréhender ce concept.
Tous ces êtres humains auxquels il allait parler ce soir étaient trompés quant au meilleur d’entre eux par leur propre conception, le robot, en la personne de Myst. Ne s’agissait-il pas d’une entorse à la première Loi ? Il ne savait si son interprétation avait été correcte ce matin d’août, quelques mois auparavant. Bien sûr, il devait protéger les humains durant cette crise en vertu de la première Loi, et Erik Redmoon ne pouvait pas mourir dans un instant aussi critique. Mais à présent, le temps de la remise en question n’était-il pas venu ?
Il leva le regard, laissant couler le sable.
Le robot avait pris sa décision : ce premier janvier, à l’heure de souhaiter les vœux d’Erik Redmoon à l’humanité, lesquels seraient transmis dans le monde tout entier, outre la foule des Chicagoans qui viendraient assister à cet événement, il dévoilerait le secret. Le voile se lèverait.

***
– Mes amis…
L’usurpateur, sur le point d’avouer son crime, était à la tribune aménagée spécialement pour l’événement. Une foule se massait dans le stade, chaque humain accompagné de son robot. Tout bruit avait cessé dès lors que Myst avait pris la parole. Ce « Mes amis » passé, il ne savait absolument pas ce qu’il allait dire : la feuille devait lui où aurait dû se trouver inscrit son discours était parfaitement vierge. Mais il n’était pas dans sa condition de robot d’être enclin au stress ; aussi ni les yeux vides des caméras, ni les milliers d’orbites humains tournés vers lui ne faisait battre son cœur métallique plus vite qu’il n’aurait dû. C’était l’heure de l’Apocalypse, littéralement : la levée du voile.
– Mes amis, avant toute chose je tiens à vous souhaiter une bonne année à vous, emplie d’amour, de joie, et de bonheur. L’an 42 fut difficile pour nous tous, avec la Crise du Sable Rouge qui nous a tous marqués, et cela jusqu’à la fin de notre vie.

Murmure d’approbation dans l’assemblée.

– Cependant, un événement plus tragique encore s’est déroulé, et cela le jour même du commencement des pluies rouges. Mes amis, le 23 août, à la nuit, Erik Redmoon est mort.

Silence assourdissant.

– Je ne suis pas celui que vous pensez que je suis, continua-t-il avec l’assurance de ceux dont la pensée est déterminée par trois phrases. Erik Redmoon est décédé cette nuit-là, et devait donc être remplacé par la seule personne apte à le faire. Je suis donc au regret de vous annoncer que moi, robot, après mûre analyse de mes trois Lois, j’ai pris l’apparence de mon maître et me suis substitué à lui. Et ce sont ces mêmes Lois qui, aujourd’hui, me soumettent à votre jugement.

Ce faisant, Myst fit simultanément disparaître l’hologramme projetant le robot censé le remplacer lui-même, et son identité d’Erik Redmoon, pour laisser apparaître sa véritable apparence, l’apparence des U-man à la sortie d’usine, soit le corps métallique des robots.
Silence de l’assemblée. Une tension métallique, presque palpable régnait parmi l’assistance muette.
Puis un spectateur disparut, remplacé par un squelette d’acier. Puis un autre. Encore un autre.
Quelques secondes plus tard, le stade était empli de robots. Le sable rouge n’était pas aussi inoffensif que cela.
Les Lois n’avaient désormais plus de sens.

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Haiku 1

L’ami qui vient
Te voir sous la pluie ; celui-là
Est un vrai ami.

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Les mystères de la foi

 

Jésus a lui aussi traversé un passage clouté.

 

 

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Alceste, mon amour

Souvent, lors des soirs blancs de lassitude amère
Le dégoût m’envahit d’être de vos confrères
Ah, ils ne comprennent pas, ces esprits réducteurs !
Je déteste, je hais, j’éxècre en connaisseur !

Ce ne sont pas mes moeurs que me surestimer
Ni de voir en moi plus de vertu qu’il en est
Mais rien n’y fait : pour moi, vos us aliénateurs
Me font sentir à vous mille fois supérieur.

Et quand bien même l’on vous désigne les portes
Vous êtes trop futiles, seul le moi vous importe.
Comme disait Alceste à la vaine Synode
« Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode ! »

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8

L’homme appuya sur le bouton de l’ascenseur.
La cabine se mit en branle, machinerie invocable.
Un, deux, trois étages. Pantin dont on laisse glisser les fils, l’ascenseur choit posément. Son passager futur rajuste son chapeau haut-de-forme. Il consulte sa montre. La lumière se fait, les portes s’ouvrent. Il entre.

Un, deux, trois étages. Marionnette qu’on remonte, l’ascenseur gravit nerveusement. Le passager présent, voire passé, rajuste sa cravate. Il consulte sa montre. Le huitième et dernier bouton est pressé. L’ascenseur prend de la vitesse. Un, deux, trois.
Au huitième étage, il ne s’arrêta pas.

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