Pluie Rouge

« Des pluies de sable rouge sont tombées cet après-midi sur le sud du pays. Les arbres en sont imprégnés, et des animaux en troupeaux, toutes espèces confondues, se dirigent vers la mer.

Les pertes sont négligeables, mais il est demandé à la population de ne plus utiliser l’eau du réseau urbain. En ce moment-même, l’armée, aidée de volontaires de la défense passive, décompte les décès, et réunit des médicaments. L’origine du nuage qui s’est abattu ce matin sur la ville de Chicago n’a pas encore été déterminée, mais il n’est pas radioactif. A New Delhi, le premier ministre indien réunit un cabinet de crise qui siège depuis trois heures et demi. Des nouvelles confuses nous parviennent de Rome, où les communications sont rompues, et selon nos correspondants sur place des combats incertains se déroulent à Londres, tandis que dans la banlieue de Paris, les rats dévorent les chats.

Notre espace aérien est intact et l’armée demande à chacun de garder son sang-froid.
Ne vous affolez pas.
Nous avons la situation bien en main.
Le dollar est stable sur le marché des changes. »

23 août, an 42 après la Guerre Taboue. Myst observa son maître, Erik Redmoon, éteindre la radio lentement. De toute évidence, son maître était mi-figue mi-raisin ; en tant que Président de la Commission Mondiale Terrienne, son devoir était de rassurer la population sur les événements qui se déroulaient ce jeudi via les médias. Il ne semblait cependant pas complètement rassuré : une ride soucieuse barrait son front déjà creusé par le temps. L’homme fut pris d’une quinte de toux.

– Le souci vous rend malade, Maître, dit Myst.
– Je me fais vieux, surtout, grommela-t-il en réponse. Et cette histoire de pluie rouge… Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.
– Du point-de-croix devant votre cheminée, je suppose.

Redmoon rit, ce qui lui arracha une nouvelle quinte de toux.
La nouvelle génération de robots personnels, nommés U-man, était dotée d’humour. Installés l’année passée par l’International Robot Company, ces machines humanoïdes accompagnaient depuis leur invention et leur brevet en l’an 7 chacun des citoyens du monde. Ce qui eut paru inconcevable avant la Guerre Taboue de 2011 à 2020 de l’ancienne ère, dont la mention était depuis sa fin complètement interdite. Elle avait détruit l’intégralité de la population dans l’hémisphère Sud et une bonne partie de celle du Nord, laissant en tout et pour tout quelques dizaines de millions d’humains privilégiés sur le sol terrestre. C’est à cette époque que fut créée la Commission Mondiale Terrienne, avec à sa tête Erik Redmoon. Ce politique bienveillant et dynamique avait dès lors fait passer nombre de réformes commençant ar la création d’un nouveau calendrier, dont la première année correspondait à la fin de la Guerre Taboue. La plupart de ses autres grandes actions concernèrent l’enfant unique par famille, l’interdiction formelle de manger de la viande, de fumer, de conduire une voiture… Toutes par mesure d’économie d’énergie et de sauvegarde de l’humanité : pour lui, la chute de celle-ci au début du XXIè siècle n’était due qu’au trop grand nombre de ses représentants et de la crise énergétique qui s’ensuivit.
Il avait également mis sur pied une Commission chargée de trouver un moyen d’assister et de surveiller les humains à la fois : en avait résulté les U-man, la plus grande invention du siècle de l’avis général. Ceux-ci obéissaient aux trois lois fondamentales de la Robotique, dénichées dans les travaux d’un génie méconnu de l’ère précédente dont le nom avait été oublié :

  1. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.
  2. Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.
  3. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Myst était donc un U-man, et plus précisément le robot personnel d’Erik Redmoon. Il en tirait autant de fierté que pouvait lui en accorder sa conscience virtuelle, et l’assistait dans ses tâches quotidiennes comme ses dix millions de semblables assistaient les dix millions d’autres humains. Notamment dans cette Crise des Pluies Rouges, comme l’avaient déjà nommée les médias et la population, l’homme n’avait pas de repos. Et il toussait de plus en plus.
Redmoon lança un regard vers l’horloge murale qui affichait une heure affolante. Il se leva donc de son bureau et se dirigea vers une porte adjacente.

– Nous en avons sûrement assez fait pour aujourd’hui, Myst. Je vais me coucher. Bonne nuit.
– Bonne nuit à vous aussi, Maître.

A vrai dire, la nuit n’avait pas vraiment de sens pour Myst : il n’avait jamais besoin de dormir. Il n’avait d’ailleurs jamais besoin de manger, de boire ou de répondre aux besoins vitaux des humains, sa condition se robot palliait ces désagréments organiques. Assis à sa propre table, faisant face au bureau vide de son maître, il observa ses mains. Malgré le don de polymorphisme dont ils étaient dotés, les U-man ne changeaient habituellement pas d’apparence une fois que leur maître leur en avait assigné une à son acquisition ; ils n’en avaient tout simplement pas l’utilité, à moins que leur maître ne leur demandât une telle chose.
Sans être sensible au sommeil, la conscience positronique de Myst était cependant suffisamment fine pour qu’il soit sujet à l’ennui. Il bascula donc dans un mode de veille dont il ne se réveillerait qu’au matin.
***
A l’aurore, les paupières du robot se soulevèrent. Il bougea ses bras, ses jambes, se leva : il était opérationnel. Le maître n’était pas encore levé, ce qui fit sourire Myst : à son âge, avec le travail qu’il avait eu la veille, son repos était bien mérité. Et cette toux… Il se leva donc, et observa Chicago par la fenêtre, qui était devenue, du fait de son nouveau statut de plus grand foyer de population et de lieu de résidence d’Erik Redmoon, la capitale administrative de la Terre.
Le soleil avait du mal à percer à travers les lourds nuages cramoisis qui lâchaient sans relâche leur pluie de sable rouge. Des équipes de nettoyage s’efforçaient de dégager la route, comme on tenterait de repousser la marée pour protéger un château de sable. Myst soupira. L’heure n’était pas aux interrogations, mais à la recherche de solutions, cependant il fallait avouer que ce phénomène naturel –ou pas– avait dans son déclenchement spontané et ses conséquences incertaines une dimension inquiétante. La priorité était de filtrer l’eau de ce sable, puis de rétablir les communications. Il était temps d’aller réveiller le maître.
Myst poussa la porte de la chambre et entra. Il ouvrit les rideaux rouges et secoua le bras de Redmoon, qui reposait couché sur le dos.
Aucune réaction.
– Maître ? chuchota-t-il en le secouant de nouveau.
Pas un tressaillement.
Les détecteurs de chaleurs sous l’épiderme du robot lui indiquaient que son maître était d’une froideur inquiétante. Prenant son bras, il vérifia son pouls, mais déjà son esprit lui dictait la dure réalité.
Le Président de la Commission Mondiale Terrienne était mort.
Une tempête se déclencha dans le cerveau positronique du robot. Il ne parvenait pas, malgré toute sa base de connaissance, à apporter une explication logique à la mort subite de son maître, ce qui avait tendance à court-circuiter sa conscience.
Comme il était d’usage chez les robots positroniques, l’intelligence de Myst, confronté à une situation inconnue, se tourna vers les trois lois. Que faire ? Que ne pas faire ? Comment devait-il réagir à la mort de son maître ?
La première loi lui indiquait de le protéger. Il était mort, c’était un échec certain.
La seconde l’obligeait à obéir à ses ordres. Aucune utilité.
La dernière enfin, lui permettait de se protéger lui-même.
En cas de mort du maître d’un robot, celui-ci était directement détruit. Il était donc en droit de se protéger lui-même tant qu’il n’infligeait aucun mal à un humain ce faisant. Le robot pouvait cependant interpréter d’une manière plus fine la première loi : à défaut de protéger la vie de son maître, il était de son devoir de protéger sa mémoire et de son souvenir. A plus forte raison quand de cet humain dépendait l’équilibre et la coordination du système mondial. Les humains avaient encore besoin d’un guide pour survivre à cette crise sans précédent.
Ce chemin de pensée, complexité toute robotique, était emblématique de la nouvelle génération d’U-man, dotée d’une plus grande compréhension du monde que la version précédente. Les Lois étaient formelles : il était impossible de laisser les humains sans Erik Redmoon.
Myst enclencha donc le défragmenteur d’atomes inclus dans sa carcasse, et fit disparaître promptement le corps de feu son maître, les particules le composant se dispersant dans l’espace. Au fond, un humain n’était que de l’eau, et une bonne louche de divers composants chimiques.
Son polymorphisme lui permettait de prendre l’apparence de Redmoon, ce qu’il fit promptement, ses actions commandées par son programme interne. Il enclencha son producteur d’hologramme pour faire apparaître une copie conforme de l’apparence qu’il revêtait auparavant. Il y avait de nouveau un maître et un robot, et impossible de deviner la supercherie.
Erik Redmoon, à peine mort, ressuscitait déjà.
Myst fit le lit, puis sortit de la chambre.
***
Janvier, an 43 après la Guerre Taboue. Les nuages de sable rouge s’étaient volatilisés aussi promptement qu’ils étaient apparus, environ un mois après la mort d’Erik Redmoon. Mort qui, au demeurant, était restée parfaitement inaperçue, 4 mois après qu’elle se fut produite, tant Myst utilisait dans ce but tout le talent que lui commandait les implacables Lois de la Robotique.
Depuis la Crise du Sable Rouge, il fallait reconnaître que le monde était bien plus tranquille, comme si un incident aussi inexplicable (et toujours inexpliqué) avait fait relativiser les Hommes sur leur condition, plus encore que la Guerre Taboue. Aussi, plus un seul meurtre, plus une seule agression, plus une seule dispute ne s’était produite depuis ce jour d’août où les nuages étaient apparus, bien que ces comportements eussent déjà été considérablement réduits à l’apparition des U-man pour assister les humains.
Si Myst était satisfait d’avoir pu conserver l’équilibre de l’humanité en cachant la mort de son président, il n’en était pas néanmoins mal à l’aise. Le fait d’avoir volé ainsi l’identité d’un homme qu’il avait suivi jour et nuit pendant des années, ajouté à celui de tromper l’intégralité des humains à qui il devait potentiellement obéir créait des troubles dans son cerveau positronique : le cheminement de pensée et l’interprétation particulière des Lois qui l’avait conduit à se substituer à son maître avait ses limites.
Mais un programme informatique ne revient pas en arrière. Fruit d’une habile combinaison de variables, la pensée de Myst n’en restait pas moins artificielle. Il vivait donc avec les troubles causés dans sa mémoire vive par cette situation inconnue.
C’était le soir du premier janvier. Traditionnellement, le Président de la Commission Mondiale Terrienne souhaitait ce soir-là ses vœux de bonne année à la population du monde.
Marchant dans les rues de Chicago vers le stade de Soldier Field, il s’approcha d’un des arbres vermillons. La neige timide de l’hiver naissant se réveillait, venant troubler de sa pureté la force écarlate qui avait recouvert le monde. Si le sable rouge avait finalement arrêté de se déverser sur la Terre, la végétation ainsi que les fonds marins avait conservé cette couleur sanguine, comme pour se rappeler à jamais de cet événement surnaturel. Après tout, pourquoi le vert ou le bleu vaudraient-ils mieux que le rouge ? La Terre serait désormais surnommée la Planète Rouge, et l’humanité s’en porterait aussi bien.
Myst prit dans sa main une poignée de sable sur la branche de l’arbre. Il était impossible de l’enlever complètement, de toute façon. Et puis, où le stocker ? Vraiment, mieux valait le laissait là où il était, puisqu’il ne posait aucun problème pour le moment.
Il était sur le point de reprendre sa route, quand un gros flocon vint se nicher dans le sable rouge au creux de sa main, provoquant une roseur inattendue. Le robot ne pouvait détacher son regard de ce cristal en liquéfaction. Il repensa à Redmoon, mort aussi soudainement. La vie humaine était-elle aussi éphémère que ce flocon mourant ? Il avait du mal à appréhender ce concept.
Tous ces êtres humains auxquels il allait parler ce soir étaient trompés quant au meilleur d’entre eux par leur propre conception, le robot, en la personne de Myst. Ne s’agissait-il pas d’une entorse à la première Loi ? Il ne savait si son interprétation avait été correcte ce matin d’août, quelques mois auparavant. Bien sûr, il devait protéger les humains durant cette crise en vertu de la première Loi, et Erik Redmoon ne pouvait pas mourir dans un instant aussi critique. Mais à présent, le temps de la remise en question n’était-il pas venu ?
Il leva le regard, laissant couler le sable.
Le robot avait pris sa décision : ce premier janvier, à l’heure de souhaiter les vœux d’Erik Redmoon à l’humanité, lesquels seraient transmis dans le monde tout entier, outre la foule des Chicagoans qui viendraient assister à cet événement, il dévoilerait le secret. Le voile se lèverait.

***
– Mes amis…
L’usurpateur, sur le point d’avouer son crime, était à la tribune aménagée spécialement pour l’événement. Une foule se massait dans le stade, chaque humain accompagné de son robot. Tout bruit avait cessé dès lors que Myst avait pris la parole. Ce « Mes amis » passé, il ne savait absolument pas ce qu’il allait dire : la feuille devait lui où aurait dû se trouver inscrit son discours était parfaitement vierge. Mais il n’était pas dans sa condition de robot d’être enclin au stress ; aussi ni les yeux vides des caméras, ni les milliers d’orbites humains tournés vers lui ne faisait battre son cœur métallique plus vite qu’il n’aurait dû. C’était l’heure de l’Apocalypse, littéralement : la levée du voile.
– Mes amis, avant toute chose je tiens à vous souhaiter une bonne année à vous, emplie d’amour, de joie, et de bonheur. L’an 42 fut difficile pour nous tous, avec la Crise du Sable Rouge qui nous a tous marqués, et cela jusqu’à la fin de notre vie.

Murmure d’approbation dans l’assemblée.

– Cependant, un événement plus tragique encore s’est déroulé, et cela le jour même du commencement des pluies rouges. Mes amis, le 23 août, à la nuit, Erik Redmoon est mort.

Silence assourdissant.

– Je ne suis pas celui que vous pensez que je suis, continua-t-il avec l’assurance de ceux dont la pensée est déterminée par trois phrases. Erik Redmoon est décédé cette nuit-là, et devait donc être remplacé par la seule personne apte à le faire. Je suis donc au regret de vous annoncer que moi, robot, après mûre analyse de mes trois Lois, j’ai pris l’apparence de mon maître et me suis substitué à lui. Et ce sont ces mêmes Lois qui, aujourd’hui, me soumettent à votre jugement.

Ce faisant, Myst fit simultanément disparaître l’hologramme projetant le robot censé le remplacer lui-même, et son identité d’Erik Redmoon, pour laisser apparaître sa véritable apparence, l’apparence des U-man à la sortie d’usine, soit le corps métallique des robots.
Silence de l’assemblée. Une tension métallique, presque palpable régnait parmi l’assistance muette.
Puis un spectateur disparut, remplacé par un squelette d’acier. Puis un autre. Encore un autre.
Quelques secondes plus tard, le stade était empli de robots. Le sable rouge n’était pas aussi inoffensif que cela.
Les Lois n’avaient désormais plus de sens.

Advertisements
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Pluie Rouge

  1. Quelle rupture avec les précédents articles condensés.
    Et un bien bel hommage crépusculaire à Asimov.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s