Une histoire sans conséquence

Ces derniers temps, il semblait aller mal.

Il tournait en rond dans son appartement. Douze mètres carrés dans le cinquième arrondissement. Autant dire qu’il n’y avait de place que pour lui et moi-même. Il détestait le bruit ; par chance les voisins étaient des vieillards à moitié sourds qui dormaient dans leur fauteuil toute la journée, en attendant leur propre mort ou celle de leur compagnon. En ce qui me concerne, j’ai toujours été d’un tempérament plutôt calme, ce qui s’accommodait à merveille avec son caractère lunatique. Passant tour à tour de l’euphorie à la dépression, il ne vivait qu’au rythme de ses sautes d’humeur.
Il faisait partie de ces gens qui savent tout faire. Dès ses années d’étudiant, il excellait en sciences comme en lettres, mais ceci de façon sélective. Il avait la meilleure note, ou la moins bonne, c’était sa philosophie. Surtout, cette dualité, son lunatisme le suivait partout : passant d’un esprit cartésien et implacablement logique à la poésie la plus contemplative en un clin d’œil ; c’en était presque de la schizophrénie.
Intégration sociale difficile, évidemment. Nous passions le plus clair de notre temps ensemble : lui ne s’intéressait pas aux autres, et j’étais fascinée par lui. Depuis toujours il a su me soumettre à sa volonté d’un simple geste ou d’un regard. En un sens, c’était peut-être un peu effrayant ; je n’y ai jamais pensé.
Dans son Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu, Bernard Werber touche du doigt une idée intéressante. Dans la vie, il y aurait deux sortes de personnes : les humains et les fourmis. Pour les premiers, squelette d’os sous une couche de peau, ils ressentent chaque affront dans leur chair qui se meurtrit. Et en cas de blessure intense, ils souffrent, mais finissent par remonter la pente. Les fourmis sont différentes : armure blindée protégeant un corps fragile. Les assauts les plus faibles ricochent sur la carapace. Traduction en langage humain : les fourmis répondent « je m’en fous » à tout bout de champ et s’empressent de rire de tout. Et quand une aiguille finit par percer cette carapace, les dégâts sont gigantesques et souvent irréversibles.
Lui faisait partie de la seconde catégorie, évidemment. A ceci près que sa carapace était indestructible.

Il allait vraiment mal, ces derniers temps.
J’ai dit qu’il vivait par phases de dépression et d’euphorie. Ce n’est pas tout à fait exact : il serait plus juste de parler d’excitation et de procrastination. Il virevoltait sans cesse entre deux extrêmes, tantôt imbu de lui-même, tantôt exécrant sa personne avec rage. Si j’insiste sur cette dualité permanente, c’est qu’elle est d’une importance capitale pour le décrire ; elle lui confère une sorte d’aura effrayante et fascinante.
Ce doit être ce qui l’a séduite.
Je n’ai jamais vraiment su comment il l’a rencontrée. Sur le chemin du supermarché ? Celui de la bibliothèque ? Mystère.
Elle est venue quelques fois dans l’appartement. Ils s’embrassaient juste devant moi, tandis que je me cachais silencieusement dans la pièce voisine. Lui était dans un monde trop lointain pour faire attention à moi, et elle le suivait simplement, d’une curiosité amoureuse. Quand elle partait enfin, il me prenait quelquefois à part pour me parler d’elle, froidement passionné. Je n’ai jamais réussi à savoir si elle l’aimait réellement, ou bien s’il était pour elle un simple sujet d’étude : elle était également d’une intelligence exemplaire, et en faire un cobaye n’eut pas été étonnant de sa part ; cependant jamais il n’aurait pu s’en rendre compte si tel avait été le cas. Quand il me parlait d’elle, il semblait étudier ses propres sentiments, se regarder de loin, comme hors de son esprit. On pourrait penser que ce n’était qu’une contenance qu’il essayait de se donner, mais je savais bien qu’il ne trichait jamais avec moi. C’était assez dangereux, car il ne faisait nul doute qu’à la première question venue, j’aurais avoué tout ce qu’il m’avait dit, comme je le fais maintenant. Mais personne ne me demandait rien. Jamais.

Évidemment, il était bien trop étrange. De plus il sortait peu, et ne la voyait donc que rarement. Je ne sais pas où elle habitait, peut-être loin. Lui n’était pas dérangé par la rareté de leurs rencontres, vivant son amour intérieurement et poétiquement (pouvait-on vraiment appeler cela de l’amour ?). Mais elle devait avoir besoin de plus d’intensité, ou peut-être avait-elle tout simplement été lassée de son tempérament. Elle ne claqua pas la porte, la poussant plutôt doucement.

Dans un premier temps il rationalisa. L’amour, le manque, la tristesse, tout cela n’est affaire que d’influxs électriques au niveau du cerveau. Une fille est une fille, pas besoin d’en faire tout un plat ni de dépasser cette tautologie. Mais étrangement, confronté à cette situation inconnue, une pointe de lassitude dut finalement percer sa carapace myrmycéeene. Il fit quelque chose qui fut une première dans sa vie : il se mit à boire. Pas à petite dose, comme les ménagères pseudo-romantiques, ni à grandes doses comme les alcooliques classiques. Il buvait à échelle industrielle, c’est-à-dire qu’il n’arrêtait jamais. Il disposait d’incroyables économies, qui se transformaient en un stock quasi-infini de bouteilles hétéroclites. La boisson occupait tout le temps qui était auparavant dédié à l’écriture. Il souffrait certes de sa rupture, mais de toute évidence il pâtissait bien davantage de constater sa niaiserie, son comportement de roman de gare, le poncif de l’alcool… Buvant pour oublier, il n’oubliait jamais qu’il buvait, et n’atteignait jamais cet état second d’oubli de soi-même que recherchent les buveurs désespérés. J’observais ce cercle vicieux l’emporter, sans état d’âme.

Il finit par faire ce qui était inévitable : il se tourna vers moi. Sans un mot, il me jaugea du regard, se leva doucement et me plaqua violemment contre la table. J’étais pétrifiée, comme hypnotisée par cette violence intellectuelle de la part de celui que j’admirais tant. Il me regarda de nouveau, puis détourna le regard, comme ayant honte de cette force inutile qu’il avait employée. Toujours sans un mot, il fit quelques pas, de long en large, puis se dirigea vers la porte et la ferma à double tour. Retirant la clé du verrou, il jeta celle-ci par la fenêtre ouverte, puis ferma les volets et la vitre. Il prit l’unique chaise de l’appartement et s’assit devant moi, l’air vague. Se saisissant d’un objet hors de mon champ de vision sur la table, il se mit à tout me confier. Tout ce qu’il avait emmagasiné durant les dernières semaines où il n’avait pas prononcé un seul mot. Son éloquence était infinie, et il aurait pu apitoyer le plus inhumain des monstres en lui parlant quelques minutes seul à seul. Puis le déchainement commença.
Il m’écrasait de souffrance, me transmettant toute sa douleur, des milliers d’heures condensées en quelques minutes, un message si instable qu’il me détruisait de l’intérieur, mais impossible de m’échapper, impossible de résister à son souffle de plus en plus proche, sa calme violence, s’approchant encore de moi, et me disant tout sans émettre un seul son, je voudrais courir, je ne peux pas courir, je ne sais pas courir, je veux plier l’échine, opposer quelque inertie à cette agression incroyable, mais la dureté de la table m’en empêche, et sa propre dureté, il soumettrait n’importe qui, mais moi je garderai à jamais sur ma peau les traces de son malheur, ces blessures qu’il m’inflige, cicatrices bleuissant mon épiderme d’albâtre, violant ma blancheur, ses mouvements réguliers sur ma peau, je ne peux même pas trembler, il me retourne et continue d’imprimer en moi sa misère, il ne s’arrêtera jamais, laisse-moi me courber, je t’en supplie à présent, sans rien pouvoir faire, je ne le vois pas, je ne l’ai jamais vu, je voudrais crier, je ne peux pas crier, je ne sais pas crier !

Il arrête.
Ses mains s’éloignent de moi.
Je baigne dans mon sang d’encre.
Il se lève de sa chaise, s’y dresse.

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8 commentaires pour Une histoire sans conséquence

  1. Sheepside dit :

    Super idée, bon schéma, ca c’est great, epic win.
    En revanche y a des fautes de style qui font décrocher, parfois c’est trop lourd, meme si globalement c’est sympa. On voit que t’as du vocabulaire, beaucoup, mais tu le places pas toujours au bon endroit. C’est peut-être qu’une impression mais parfois il me semble que tu cases des mots compliqués comme si c’était une copie de bac ou il fallait sortir le vocabulaire du cours pour gagner des points ^^ (« Surtout, cette dualité intrinsèque causant son lunatisme le suivait partout : passant d’un esprit cartésien à la poésie la plus évanescente en un clin d’œil, c’en était presque de la schizophrénie. ») Reformule certaines expressions pour que ca soit moins lourd, et, succès (y)
    Je veux voir encore mieux pour le prochain 😉

  2. intheclouds dit :

    Bonsoir,
    Je viens de tomber par hasard sur votre blog et je dois avouer que ce texte a retenu toute mon attention…les mots m’ont réellement fait frissonner. Je trouve que ce qui est jugé lourd, est justement le plus poignant dans cette romance. On ne lit pas, on vit la scène !! Une telle inspiration me questionne sur la probabilité que l’auteur ait vécu ce moment.
    En tt cas pour ma part, je dis bravo à l’auteur en attendant encore de beaux écrits!! La plume vous va à ravir!
    J’écris aussi pour ma part et j’aimerais connaître l’avis de yaemgo à ce sujet…
    En attendant de vous relire,
    Curieusement votre

  3. Cher Yaemgo, ce serait mentir de dire que je n’attends pas votre prochain article avec une impatience non feinte.

  4. Yaemgo dit :

    Ces derneirs temps, et depuis le dernier article, de nombreux événements font que je manque cruellement de temps. Mais je garde mes idées, bien au chaud, et je vais tenter de les concrétiser d’ici peu.

  5. Isabelle dit :

    Magnifique ! Bravo et merci pour cet excellent moment !

  6. Taeko dit :

    Est-ce si douloureux que ça ? C’est étrange …

    C’est bien écrit en tout cas, il manque encore quelques petits trucs rendant le passage plus aigüe, plus tendu, plus profond, plus sous tension, mais ca reste un super boulot =)

  7. Amandine P. dit :

    Salut^^
    Je suis désolée, je me rends compte que j’ai mis pas mal de temps à te faire par de mes impressions, alors que j’ai lu tes textes il y a plusieurs jours déjà.
    Et bien, je les trouve très intéressants, et il est indéniable que tu as une grande maîtrise de la langue française 🙂 contrairement à ce qui a pu être dit, je ne trouve pas que tes écrits soient « lourds », ce que tu reprochais aux miens et que je peux comprendre; il y a certes du vocabulaire très soutenu par endroits mais pas en excès. Je ne vois pas vraiment ce que je pourrais te reprocher; il est vrai que j’adore les ambiances plutôt sombres et axées sur le regret du passé, mais évidemment ça ne m’empêche pas d’apprécier autre chose^^ Nous avons un style et des thèmes radicalement différents, et il serait idiot d’apporter à tes textes le semblant de lyrisme mélancolique qui baigne les miens, ce serait inapproprié, même si j’aime en mettre de manière récurrente^^ . Ce qui m’a plu avant tout c’est la fluidité de ton style qui rend la lecture très agréable, et les sujets, qui diffèrent de ce que j’ai l’habitude de lire ou d’écrire 🙂 En fait, de ce que j’ai pu voir, je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui écrivent dans le même état d’esprit et dans le même registre que moi, avec du vocabulaire qu’ils essaient de rendre le plus travaillé possible, et tout ce qui s’ensuit, et justement je trouve que cela fait du bien de lire des écrits comme les tiens qui sont vraiment bien écrits mais toutefois plus aériens et également plus modernes en un sens (je m’évertue à écrire avec une plume d’un autre temps, je crois ><).
    Tout ce blabla pour dire que je pense que tu as toutes tes chances pour le concours de l'AMOPA, je ne manquerais pas de te signaler la date limite d'envoi des textes^^ il me semble qu'elle se situe vers fin Février ou début Mars. Je vais mener ma petite enquête. Bonne journée/soirée selon l'heure à laquelle tu liras ce message 🙂 !

  8. Amandine P. dit :

    Re-salut, c’est encore Amandine 🙂 je ne pense pas t’avoir dit qu’en dehors du fait qu’il semble y avoir une procédure assez étrange cette année avec le CDI O__o, j’ai trouvé le règlement de l’AMOPA, et la date limite d’envoi est fixée au 9 mars 🙂 ça peut toujours servir. En tout cas il est vrai que le système d’inscription instauré par Mistral m’intrigue et ne m’enchante pas vraiment (une heure pour faire une nouvelle, c’est vraiment peu à mon goût :-O !) Enfin nous verrons bien^^
    Bonne soirée =) !

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